Limay (78), le forcené de La Poste

Fabien 30 janvier 2013 0

    « 14 septembre 2006

Le RAID est saisi à 16h00 par le DGPN pour une prise d’otage en cours, à l’intérieur d’une poste, à Limay dans les Yvelines.

Un malfaiteur, seul, retient cinq otages employés de La Poste ; il est armé et a engagé le feu sur des gendarmes qui s’étaient rendus sur les lieux. Le preneur d’otage aurait déclaré aux effectifs sur place se prénommer Aziz, sortir de prison et ne pas vouloir y retourner. Les otages ont réussi à s’échapper et à s’enfermer dans une autre salle. Le problème, c’est que l’individu a mis le feu et qu’ils commencent à  avoir des difficultés pour respirer. Ordre est donné aux policiers du RAID de forcer l’une des portes d’accès de La Poste dans le but de porter secours aux otages. Lors de leur progression, les hommes du groupe aperçoivent l’individu au fond de la pièce , il tient une arme à la main et prie à haute voix. Il reste sourd aux injonctions des policiers, lui intimant l’ordre de posr son arme. Puis, il pointe l’arme en direction des policiers et tire ; la riposte est immédiate, l’homme s’écroule. Les otages sont sains et saufs.

 

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Récit de David Brou, intervenant sur les lieux

« Ce  jour-là, nous étions en pleine démonstration NRBC (Nucléaire Radiologique Biologique Chimique) pour le DGPN sur le site de Bièvres.

Ces démonstrations font aussi partie du travail des raiders afin de promouvoir notre savoir faire et montrer à notre hiérarchie que l’argent qu’elle investit n’est dépensé inutilement !

Ce 14 septembre 2006 , je suis désigné comme « plastron » pour cette démonstration. En effet, je fais partie des derniers arrivés et c’est normal que ce rôle revienne aux nouveaux ! Ce que  j’accepte bien volontiers.

Je joue le rôle d’un forcené retranché dans une maison, en possession d’un engin piégé susceptible d’être considéré comme  bactériologique. Donc, une fois interpellé, je dois passer à la décontamination… ; c’est-à-dire que l’on me met nu et que l’on me passe sous un produit neutralisant les éventuels radioactifs. D’où l’hilarité de mes camarades à l’idée de me voir nu devant un parterre d’officiels !

La simulation se déroule normalement quand, tout à coup, alors que l’on me dirige vers la tente de décontamination, le patron stoppe l’exercice et nous signale qu’une prise d’otage est en cours dans un établissement bancaire dans les Yvelines. Quelques minutes plus tard, notre kobbi nous confirme l’information.

Je cours me changer, car j’étais en civil pour l’exercice, et je fais partie de l’alerte. Cette semaine, je suis sniper, je prends tout de même mon équipement complet. Une intuition…

Tout en m’équipant, je me dis que cette fois, ça y est, j’y suis, c’est pour ce genre d’intervention que je suis venu au RAID !

C’est peut-être puéril, mais aller sauver la veuve et l’orphelin retenus par un malfaiteur fait monter en moi un sentiment d’excitation comme un gosse qui  joue au gendarme et au voleur… Sauf que là , on ne joue pas… c’est pour de vrai, avec de vraies balles.

Nous quittons Bièvres sous les yeux des spectateurs qui apprécient notre organisation quasi militaire pour la formation du convoi.

Sur la route, nous avons des informations un peu plus précises. Il s’agit d’un récidiviste qui a tenté de braquer  La Poste de Limay. Un employé a réussi à avertir la gendarmerie toute proche. Les militaires ont essuyé plusieurs fois les tirs du forcené. Il n’y a aucun blessé à déplorer, heureusement.

 Dans le monospace des sinpers, j’observe « La Mouche (Jean  DR), un ancien légionnaire du 2°REP, excellent tireur fusil qui fait partie des solides du service. Il est calme et concentré, ce qui ne nous empêche pas d’écouter un bon vieux morceau rock que crache la radio FM !

Nous arrivons pratiquement sur place et  je vois La Mouche abaisser sa cagoule. C’est le signe que nous arrivons. Je l’imite.

En effet, sur place, comme d’habitude, un périmètre de sécurité est constitué et je vois le regard de tous nos collègues et des badauds qui sont agglutinés autour des rubans « POLICE ». Dans leurs yeux, on peut lire un mélange de curiosité et d’inquiétude. La machine est bien huilée ; le groupe d’urgence se forme rapidement et prend place autour de La Poste pendant que les snipers se munissent  de leurs fusils et se répartissent les façades à couvrir. Je suis placé à la façade Alpha ; c’est-à-dire l’entrée principale.

Alors que « Gary » un armurier (l’un des meilleurs snipers du service) se met en place sur la façade Delta, il essuie un coup de feu de la part du braqueur qui a pour effet de briser la vitre du premier étage.

Nous savons que le forcené retient plusieurs otages (entre 4 et 6) et qu’il vient de mettre le feu à une poubelle. Effectivement, je vois de la fumée qui s’échappe des fenêtres de ma façade.

J’organise mon poste de tir avec l’aide d’un collègue de la BREC Versailles, arrivé avant nous sur les lieux. C’est Arnaud S, un camarade de promo de l’école de police !

Eh oui, le hasard fait bien les choses. Il me découpe le grillage du jardin dans lequel je me suis installé. Je le couvre avec mon ultima ratio. Je suis proche, à moins de 30 mètres. A cette distance, ce sera aisé, s’il faut engager le tir. Je m’y prépare mentalement.

Une fois le grillage découpé, je prends une position stable et confortable, car, pour moi, cette intervention va durer toute la nuit. Il est à peine 17h30.

Je suis attentif  aux informations que nous transmet François Bénas, notre command opérationnel. C’est lui qui dirige les intervenants. Il collecte les renseignements et nous les distille.

J’ai en face de moi un binome qui est en charge de la porte d’entrée de La Poste. Il s’agit de Patrice A. et de Florent P., deux gabarits très différents mais complémentaires. Malgré sa corpulence fluette, Patrice fait partie de l’équipe de rugby du RAID, sans démériter. Il est également spécialiste varappe. Quant à Florent, il est issu des mêmes sélections que moi. C’est un boxeur redoutable, membre de l’équipe de full-contact pendant plusieurs années. Il est arrivé avant moi au service et m’a pris sous sa coupe en boxe ; ce qui m’a valu plusieurs combats virils et deux KO mémorables.

Depuis, c’est devenu un ami. Je ne suis pas rancunier !

Je suis installé depuis quelques minutes et j’aperçois le forcené à la fenêtre. Il tient une arme de poing à la main. Il regarde le dispositif que nous avons mis en place. Immédiatement, je le signale à la radio et l’observe dans mon réticule. La réponse n’a pas le temps d’arriver qu’il est déjà reparti dans la fumée de l’incendie. Je m’informe sur la consigne à suivre, si au demeurant, il réitérait son geste… pas de réponse…

L’incendie cesse un moment, on nous informe d’une possible reddition.

Heureux dénouement puisque nous ne sommes présents sur les lieux que depuis 1h30. Puis, de nouveau, c’est le silence. Soudain, j’aperçois une fumée épaisse qui sort du premier étage , ce qui présage un incendie important. Je le signale au chef opérationnel qui me confirme qu’il voit également  la fumée. Dans le même temps, le forcené vient à la fenêtre, toujours armé. Je place le croisillon de mon réticule sur lui. Je suis prêt à appuyer sur la queue de détente si on m’en donne l’ordre. Je le signale à la radio. Toujours pas de réponse. Ma radio me ferait-elle défaut ? Je ne le saurai jamais.

Les pompiers sur place craignent pour la vie des otages. D’autre part, des propos alarmistes nous viennent de la poste. Les otages contactent leurs amis à l’extérieur et affirment avoir de plus en plus de difficultés à respirer. Très rapidement, le chef opérationnel décide de donner l’assaut.

Il est décidé de constituer un renfort d’intervenants avec les snipers qui constitueront un groupe d’assaut.

Je file au monospace pour m’équiper en « lourd » ; c’est-à-dire revêtir les équipements de protection balistique les plus efficaces. Je vais laisser mon fusil de sniper pour m’équiper  d’un G36, un fusil d’assaut d’une grande capacité de feu (30 cartouches en calibre 5.56).

Je retrouve mes collègues snipers dont La Mouche qui , comme à son habitude, est serein.

Nous sommes prêts en même temps et nous attendons William F. qui a des problèmes avec son gilet tactique. Nous l’aidons et nous nous précipitons sur la façade Delta, l’entrée du centre de tri, là où le forcené est censé se trouver !

Je cours comme jamais je n’ai couru avec autant de matériel sur le dos, mais la concentration prend le dessus sur la précipitation. Je suis premier malgré mon entorse à la cheville suite à un combat viril avec Florent. Je suis suivi  par La Mouche et de William F.

Nous parcourons rapidement la distance qui nous sépare de la porte d’entrée du centre de tri, en passant devant la porte principale où nous constatons que l’incendie redouble d’intensité.

Arrivé sur place, je vois Laurent D., dit « Dauv ». Il est du groupe effraction et vient tout juste  d’ouvrir la porte du centre de tri. Ca n’a pas été trop difficile, la directrice de La Poste lui a donné le code !

J’emboîte le pas du groupe d’assaut constitué de 5 personnes sous les ordres du commandant J-M Giraud, le chef du groupe para auquel j’appartiens. Avec les snipers, nous sommes 9 et nous pouvons faire face au forcené solidement.

En entrant, nous nous éclatons (technique professionnelle qui permet d’investir une pièce), comme nous l’avons si souvent répété à l’entraînement, j’aperçois le forcené qui se trouve derrière une grande table de tri et qui prie en langue arabe.

Nous lui intimons l’ordre de lever les mains mais il semble déconnecté de la réalité et ne rien entendre de nos injonctions couvertes par ses « Allah Akbar ».

Je suis le dernier à pouvoir entrer dans la salle. La Mouche et William  sont derrière moi. Je suis en face du forcené et l’équipe d’assaut s’est déployée sur sa droite. Le binôme de tête est composé de Florent et de Jean-Marc . Tout le monde crie pour impressionner le braqueur qui monte lui aussi le volume de ses prières. Je sens qu’il est déterminé et qu’il ne se rendra pas. Mes collègues ont tous à la main leurs armes de poing Glock 17. Je décide de garder mon G36 pour une puissance de feu supérieure.

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Quand tout à coup, le forcené se saisit de son arme de poing qu’il avait sur les genoux et tire sur Florent qui a un geste professionnel en se protégeant  avec le bouclier pare-balles. Florent riposte dans le même temps, en le touchant au bras armé. J’engage le feu et je tire, une seule fois, je touche le forcené à l’abdomen. Lentement il tombe de sa chaise sous la table de tri. Je regarde Florent pour savoir s’il n’est pas blessé. Je le vois progresser avec Jean-Marc en direction de l’individu.

Je m’accroupis. Je vois que le braqueur est toujours vivant et qu’il reprend son arme dans un dernier souffle pour tirer sur le binôme qui progresse. Alors que je vais faire feu une deuxième fois pour protéger Florent et Jean-Marc, trois coups de feu retentissent et c’en est fini de lui.

Jean-Marc vient de le neutraliser définitivement. L’homme s’éteint rapidement. Il est mort en guerrier comme il le souhaitait apparemment.

Nous ne voyons toujours pas les otages et la fumée se fait de plus en plus épaisse. Soudain, un collègue réagit : « Les otages ! »Nous nous précipitons vers notre gauche, vers les toilettes, et découvrons que les portes des trois wc sont verrouillées. Grâce aux cours de « Patu », les portes s’ouvrent d’un seul coup de pied et nous apercevons les otages terrorisés parce qu’ils viennent de vivre. Pour ma part, je suis en face d’une dame corpulente qui hurle car je lui fais peur avec ma cagoule et toutes mes armes. Elle est apparemment en crise de nerf. Je suis obligé d’être virulant afin de là et de la remettre au SAMU. Qu’elle m’en excuse si elle lit ces lignes aujourd’hui !

L’intervention n’est pas finie pour autant car un autre groupe dirigé par Régis V. mon major de groupe, un homme pour qui j’ai beaucoup d’estime, est à l’étage pour libérer les otages enfermés dans la salle des coffres. Ils ont des difficultés car la fumée  est épaisse  et ils ne sont pas munis d’appareils respiratoires (après cette intervention il sera décidé d’équiper le fourgon d’alerte d’ARI).

Le forcené a également dit qu’il était porteur d’une grenade et d’un fusil à pompe. Comme son corps repose sur le ventre avec une main cachée, nous prenons toutes les précautions pour retourner sa dépouille. Nous aurons beaucoup de mal à le manipuler délicatement.

Nous ne trouverons pas de grenade sur lui.

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Une fois tous les otages lilbérés,  nous effectuons une visite de sécurité afin de laisser place aux pompiers et  à nos collègues de la Police Judiciaire.

Il est 19heures passées, et l’assaut a duré moins de trois minutes mais cela m’a semblé une éternité. Je suis heureux qu’il n’y ait pas de blessé  chez les otages ni chez nous. Je regarde Florent d’un air complice, heureux qu’il soit sain et sauf. Nous regardons son bouclier qui est intact. Nous sommes étonnés de ne pas retrouver d’impact de balle.

Je suis déçu car, malgré mon tir, notre adversaire a réussi dans un ultime sursaut à reprendre son arme. On nous a pourtant appris à saturer le tir tant que l’adversaire n’est pas neutralisé. Comme quoi, aucun entraînement , même poussé à l’extrême, ne vaut une intervention réelle.

Nous voyons arriver tous les officiels, préfet, procureur, DDSP, DDPJ etc. Je me souviens du soulagement du Procureur de la République qui nous a immédiatement confirmé que nous étions en état de légitime défense.

Notre travail est terminé. Un homme est mort. Les 6 otages sont libérés. Nous retournons à nos véhicules devant une foule massée autour du cordon de sécurité. J’aperçois les voitures de journalistes qui arrivent. Trop tard pour le scoop.

Alors qu’avec le groupe de sniper nous nous déséquipons, une jeune et jolie femme d’origine maghrébine m’interpelle en me demandant où est son frère Aziz. « C’est lui qui est dans La Poste ! » me dit-elle !

Elle ne le sait pas, mais son frère est mort, et elle parle à l’un des hommes qui a ouvert le feu sur lui.

Après un moment d’hésitation, je la dirige vers les autorités. Après tout, c’est leur rôle. Elle me remercie poliment. Je garderai toujours cette image en tête.

Nous rentrons au service. Il est environ 21 heures. Je pensais y passer la nuit or cette intervention  n’a duré que 2 heures. Je consulte mon répondeur qui  est saturé de messages de collègues et amis qui ont eu connaissance de cette intervention par l’intermédiaire des médias. J’appelle mes parents et mon fils pour les rassurer.

Le lendemain, nous serons reçus par le ministre de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy, place Beauvau pour être félicités après la réussite de notre intervention.

Voilà. C’est fait. J’ai dû abattre un  homme, mais il ne nous a pas laissé le choix. Il a choisi sa mort.

Je n’ai pas de remords ni de scrupule. J’ai fait mon travail. J’ai libéré des otages en danger de mort.

C’est pour cela que je suis venu au RAID, c’est pour cela que je suis flic ! » »

Chapitre du livre de Robert Paturel « Les Mémoires du RAID », avec son accord

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