De Nancy à Grenoble en passant par Lyon et Dijon, l’unité d’investigation nationale (UIN), créée en 2023 et basée en région parisienne, intervient dans toute la France pour prêter main-forte aux policiers dans la lutte contre la criminalité organisée. Nous avons pu assister en exclusivité à une de leurs opérations à Charleville-Mézières (Ardennes).

Le soleil se lève à peine, et une centaine de policiers sont déjà sur le pont.

Les hommes de la BRI (Brigade de recherche et d’intervention) s’équipent dans la cour du commissariat de Charleville-Mézières. Il est 5 h 30 du matin, et c’est une opération d’ampleur qui se prépare dans cette ville des Ardennes de 50 000 habitants : le démantèlement d’un point de deal historique.

« Le but est que tout le monde rentre entier », met en garde le commandant Eric Weber, directeur départemental adjoint de la police nationale des Ardennes, en ouverture du briefing. « On est sur un gros four. On sait qu’il y a des armes », ajoute-t-il.
Le RAID de Lille et les BRI de Metz et Strasbourg, les unités d’intervention de la police nationale, ont été mobilisés, ainsi que la brigade cynophile de Metz.

Le point de deal ouvre à 7 h 30. Objectif : interpeller dès 6 heures les membres du réseau. Les hommes en noir, lourdement armés, remontent une rue résidentielle de la cité ardennaise encore endormie, avant de se positionner devant un bâtiment transformé en squat.
Les policiers d’élite braquent leurs armes en direction des fenêtres. 6 h 10, le go est donné.

Les policiers pénètrent dans la maison. RAS les lieux sont vides. C’est dans cet immeuble en état d’insalubrité avancé que les clients venaient récupérer leur marchandise. La mairie a fait murer l’entrée, et le trafic s’est déplacé dans une maison voisine.

Les riverains sont excédés. Depuis janvier, la tension est montée d’un cran : des coups de feu ont éclaté et une voiture a été incendiée.

Nous sommes pourtant dans un quartier résidentiel, tout près d’une école : « C’est le ver dans le fruit, il suffit d’une verrue et ça pourrit tout ! », lâche un riverain.
Depuis sa fenêtre, une riveraine ajoute : « Ça dévalorise nos maisons. Mon grillage est tout esquinté, car les dealers prenaient la fuite par les jardin », raconte cette dame, qui évoque un flux de clients incessant, « des gens de tout âge et de toutes catégories sociales », glisse-t-elle.



Fruit de six mois de collaboration

Daniel, le directeur d’enquête, a le sourire. Dans un immeuble de la rue voisine, la pêche a été fructueuse : une importante quantité de stupéfiants (héroïne, cocaïne et cannabis), des armes de poing et plusieurs milliers d’euros en numéraire ont été saisis.
« Quand on interpelle, c’est qu’on a un dossier solide, mais trouver du produit sur place, c’est la cerise sur le gâteau », se réjouit-il. Autre bonne nouvelle : les six narcotrafiquants qu’il recherchait ont été interpellés à différents endroits de la ville, et placés en garde à vue.

Cette opération est l’aboutissement de six mois d’enquête, fruit d’une collaboration entre la toute nouvelle brigade des stupéfiants de Charleville-Mézières et les enquêteurs spécialisés en criminalité organisée de l’unité d’investigation nationale (UIN).
Cette brigade, qui dépend de la direction nationale de la police judiciaire (DNPJ), a été créée en septembre 2023 par Gérald Darmanin, alors ministre de l’Intérieur. Basés à Nanterre (Hauts-de-Seine), les enquêteurs de l’UIN se déploient dans toute la France en renfort des policiers locaux.

« Depuis notre création en 2023, nous nous sommes déplacés dans près de 90 villes. Nous avons rapidement été mobilisés sur des villes comme Grenoble, Nîmes, Marseille, Valence et Avignon. Puis, à présent, nous intervenons à Lyon ainsi que dans des petites et moyennes villes (Nancy, Dijon, Besançon, Cahors, Périgueux…), car le narcotrafic touche l’ensemble de notre territoire », commente le commissaire Philippe Lopin, qui dirige l’UIN.

Les policiers de l’UIN interviennent aussi bien sur des opérations de démantèlement de trafics de stupéfiants que lors de règlements de comptes sur fond de narcotrafic (homicides, violences aggravées). Comme ce fut le cas, en mai dernier, à la suite de la série de fusillades mortelles qui a éclaté à Nantes, mais aussi sur l’incendie criminelle survenu sur fond de narcotrafic à Décines, en région lyonnaise. « Nous pouvons réaliser des opérations ponctuelles en venant aider nos collègues à réaliser des interpellations et mener des gardes à vue, mais également effectuer des enquêtes de fond au long cours sur le terrain », explique le commissaire Lopin.

Ces policiers spécialisés peuvent réaliser des écoutes téléphoniques, des filatures, et mener à bien des procédures complexes. Un travail d’enquête et de terrain qui doit être réalisé dans la plus grande discrétion, particulièrement dans les petites villes où ils peuvent rapidement être identifiés. Les hommes de l’UIN doivent également se méfier des fuites en interne. « En six mois, nous n’avons pas mis les pieds au commissariat de Charleville. Nous avons préféré travailler depuis une chambre d’hôtel », nous glisse ainsi un enquêteur de l’UIN.



200 opérations effectuées depuis 2023

En novembre 2025, l’UIN a été renforcée de 15 enquêteurs. Elle se compose désormais de quatre groupes de neuf policiers.
Depuis 2023, elle a réalisé 200 opérations en co-saisine.
Et le rythme s’intensifie depuis que l’unité a été renforcée et à mesure qu’elle gagne en notoriété dans les commissariats français. « Depuis janvier 2026, nous en sommes à 50 opérations. En ce mois de juin, 16 sont programmées, soit quatre par semaine », détaille le patron de l’UIN.

Accueillie avec circonspection à ses débuts, l’UIN semble à présent avoir trouvé sa place dans le monde de la police judiciaire.
« Au début, certains collègues ont pu avoir le sentiment que des policiers parisiens venaient leur apprendre comment travailler et leur prendre leurs dossiers, mais ils se sont rapidement rendu compte que ce n’était pas du tout le cas. Nous sommes en coopération et d’ailleurs ils n’hésitent pas à nous rappeler quand ils ont besoin », souligne le commissaire parisien, qui précise que « c’est le service d’enquête local qui reste en charge de la direction de l’affaire ».




Du « one shot » à la tête de réseau

Leur aide et leur expertise en matière de criminalité organisée ont été déterminants à Charleville-Mézières. 
Cela fait longtemps que les policiers locaux cherchaient à démanteler ce point de deal.
« Le dossier avait été initié il y a deux ans par un de nos enquêteurs. À lui seul, il n’avait pas les moyens de remonter la filière. Le travail de l’UIN a permis d’établir ce que l’on soupçonnait. C’est la fin d’une frustration. Enfin, le réseau est tombé », développe le commandant Eric Weber.

« Ils nous ont apporté une expertise et une technicité sur la procédure en matière de narcotrafic que nous n’avions pas ainsi que des effectifs humains supplémentaires, cela a considérablement accéléré le dossier. À nous seuls, nous aurions mis plus de temps à mener à bien cette mission », confirme Mario Lapin, lieutenant du SDPJ de Charleville-Mézières.

Jusqu’alors, les policiers de Charleville-Mézières réalisaient essentiellement des « one shot », comme ils disent dans leur jargon, c’est-à-dire l’interpellation d’un dealer et d’un consommateur, mais sans parvenir à assécher le réseau.
Les commissariats de villes moyennes ou plus rurales n’ont pas toujours le temps ni les moyens humains de traiter en profondeur ces dossiers complexes liés à la criminalité organisée, bien que le narcobanditisme concerne l’ensemble du territoire.
D’où l’utilité de l’UIN. À Charleville-Mézières, les autorités locales ont fait remonter ce manque de moyens accordé à la lutte contre le narcotrafic jusqu’à la place Beauvau.

Résultat : une brigade des stupéfiants, composée de quatre enquêteurs, a vu le jour en mars 2026. Cette volonté politique, couplée à l’aide de l’UIN, a permis de réaliser ce beau coup de filet.

Mais les forces de l’ordre ne sont pas dupes. Avec un chiffre d’affaires quotidien estimé à 5 000 euros, le risque d’une reprise du point de deal de Charleville-Mézières est réel, d’autant que plusieurs autres fours restent à démanteler.

« C’est la troisième fois que le RAID intervient en 10 ans sur ce point de deal fraîchement démantelé. Lors de leur première descente, ils avaient déjà interpellé la tête de réseau, qui a de nouveau été arrêtée lundi. Est-ce que la justice aura la possibilité de mettre ce réseau hors d’état de nuire ? », s’interroge le commandant Weber. Les clients, eux, pour certains, se demandaient lundi quand le point de deal allait rouvrir… »



Source : Ledauphine.com – article écrit le 27 juin 2026 par Alexandra Simard
Photo @ AFP

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