Avant la BRI
La vocation et les débuts
FIPN-SDLP : D’où venez-vous, et qu’est-ce qui vous a donné envie d’entrer dans la police ?
Brice : Je viens des Ardennes, je suis né à Sedan et rien ne me prédisposait à la carrière que j’ai faite. J’ai arrêté l’école disons… en échec scolaire et je suis parti à l’armée, et ensuite c’est le père d’un copain policier à Sedan, qui m’a ouvert à l’idée d’entrer dans la Police.
F-S : Aviez-vous, dès le départ, l’idée d’intégrer une unité d’élite comme la BRI ?
B : Non pas du tout, à l’époque quand je suis entré en 1991 la police était divisée en trois, la police en tenue, officier de paix et gradés gardien, la police en civile, inspecteurs et enquêteurs et les commissaires qui dirigeaient tout ce monde.
Donc pour un Gardien de la Paix, la BRI, l’Antigang du 36 on n’y pensait pas, en tout cas je n’y pensais pas.
F-S : Quels ont été vos premiers postes et vos premières missions dans la police nationale ?
B : En sortie d’école j’ai débuté à Vitry sur Seine à la brigade J1 avec un chef de brigade exceptionnel qui nous donnait la vocation, que je n’avais pas spécialement en école.
F-S : Y a-t-il un événement ou une rencontre qui a confirmé votre choix de carrière ?
B: Plein, la police est remplie de personnes au talent exceptionnel, à la dévotion, à l’altruisme, au don de soi, dont le sens du service public est un sacerdoce. Souvent ceux-là restent dans l’ombre et on n’en parle pas assez. D’autres hélas préfèrent tirer la couverture sur eux mais c’est ainsi.
F-S : Que retenez-vous de vos premières années de terrain, avant toute spécialisation ?
B : Ma jeunesse, non blague à part, j’ai aimé mes années de Police Secours, cela m’a forgé un caractère, et j’ai rapidement trouvé ma voie. J’ai rapidement compris que la Police était mon métier, ce que je voulais faire de ma vie.
L’accès à la BRI
Sélection et exigences

F-S : À quel moment vous êtes-vous dit : « je vais tenter la BRI » ?
B : Bizarrement ce n’est pas moi qui me suis dit je vais tenter la BRI. A l’époque j’étais à la 3eme Division de Police Judiciaire (aujourd’hui District) en groupe Initiative et Stupéfiants et mon chef de section, un Commissaire de Police qui m’avait recruté à la 3 m’a suggéré de tenter la BRI. Je m’en souviens comme si c’était hier, je suis arrivé le matin au service et il me voit dans les couloirs et m’appelle dans son bureau, il me dit qu’il me verrait bien à la BRI et que celle-ci recrutait, il a appelé Pascal Carreau le chef de la BRI de l’époque et deux heures après j’étais face au Chef de l’Antigang sans m’être préparé. La suite s’est déroulée sans accroc puisque j’ai passé 20 ans à la BRI. Je précise qu’à l’époque le recrutement se faisait par cooptation et qu’il fallait faire un stage de 3 semaines au sein de la BRI et qu’à la suite on était intégré. Donc le 1er décembre 2005 j’intègre la BRI au groupe 20 ou je suis resté 20 ans.
F-S : Comment se déroule la sélection pour intégrer la BRI de la Préfecture de Police ?
B : Depuis 2008 la sélection de la BRI de la Préfecture de Police s’effectue à la suite d’un télégramme national. Tout d’abord le dossier est évalué. Le candidat aura un entretien avec les cadres les plus gradés du service. Si ce premier filtre est passé il sera convoqué pour une semaine de sélection, s’il passe cette semaine, il viendra ensuite deux semaines en stage au sein du servie ou il partagera la vie des groupes opérationnels, ou de la section d’appui opérationnel pour les aspirants à cette dernière. Une fois cela fait les sélectionnés débuteront leur carrière à la BRI par une formation qualifiante d’environ 3 mois. En gros un parcours d’environ 18 mois, plus la période probatoire de 6 mois.
F-S : Quelles sont les qualités indispensables pour réussir ces sélections ?
B : Difficile de définir ces qualités. Nous sommes tous différents. Les sélections veulent faire ressortir est un profil qui doit coller avec les missions de la BRI et son état d’esprit. Beaucoup de gars ont raté les tests chez nous et ont réussi au RAID. Ne pas oublier que nous sommes une unité de police judiciaire chargée essentiellement de surveillance et de filature dans ce domaine. Il faut avoir une personnalité stable, calme, persévérante et assez rustique, car parfois on peut travailler en ayant froid, chaud, faim, soif, fatigué. On peut rester sur le terrain plusieurs jours sans rentrer chez soi. Mais heureusement cela n’arrive pas tout le temps mais cela arrive et en général cela tombe quand cela ne nous arrange pas, mais la mission doit se faire coute que coute.
F-S : Qu’est-ce qui fait, selon vous, la différence entre un bon policier et un opérateur BRI ?
B : Impossible de répondre à cette question car la majorité des collègues qui se présentent aux tests de sélection sont déjà de bons voir de très bons policiers, c’est juste qu’il faut que le profil rendre dans le cadre défini par les missions de la BRI.
F-S : Y a-t-il un moment durant la sélection où vous avez douté ?
B : Pour ma part, à mon époque en stage, oui tout le temps. Il faut douter car rien n’est acquis d’avance.
F-S : Que ressentez-vous lorsque vous apprenez que vous êtes retenu ?
B : Je finis mon stage le vendredi, et le lundi matin le numéro 2 de la BRI m’appelle pour me demander si je voulais toujours venir à la BRI. bien évidemment, on ne dit pas non et six mois après je faisais partie de la confrérie des topazes.
La formation
Devenir opérateur BRI
F-S : En quoi consiste la formation initiale d’un opérateur BRI ?
B : Tout d’abord la formation de Police Judiciaire que j’ai eu la chance d’encadrer durant 4 années. Elle dure 2 semaines et les candidats sont formés à la culture filoche BRI Paris. Elle est exigeante et pour ma part je tenais à reproduire toutes les exigences du métier d’ANTIGANG : les horaires décalés, les planques de nuit, les rappels, la discipline radio, la cohésion. Durant la quinzaine nous faisions du sport tous ensemble, et si avec mes collègues encadrant nous remarquions un collègue individualiste il se faisait recadrer directement. A l’issue de la quinzaine les collègues en formation devaient être dégrossis à la filature telle que nous la pratiquons à la BRI avant d’intégrer leur groupe d’affectation ou ils devront encore se perfectionner. Dans ce domaine rien n’est jamais suffisamment acquis.
F-S : Quelle est la part du physique, du mental et du collectif dans cette formation ?
B : Le mental est essentiel, on ne doit jamais rien lâcher, c’est un peu une philosophie à la BRI, le physique si celui-ci venait à manquer le métier vous le rappellera rapidement, le collectif il est la base de la BRI. Donc si pas de mental, pas de physique et individualiste, le temps sera rapidement compté pour le candidat, hélas on l’a vécu et c’est retour service d’origine.

F-S : Comment apprend-on à gérer le stress extrême et la prise de décision en quelques secondes ?
B : Un seul mot : Entraînement
F-S : Y a-t-il des entraînements qui vous ont particulièrement marqué ?
B : Oui, une anecdote, on effectuait un exercice de contre-terrorisme sur la seine, un bateau mouche pris en otage. A l’époque j’étais au groupe des tireur de haute précision du service et pour l’exercice je prends place dans l’hélicoptère d’appui.
C’était un hélico de la base de la sécurité civile d’Issy les Moulineaux. On décolle, je suis assis sur le côté droit de l’hélico, porte ouverte pieds posés sur le patin, harnaché par le mécanicien de l’appareil et on fait un premier passage et comme on devait se régler pour cet exercice plusieurs passages étaient prévus.
Le temps que les embarcations d’assaut se remettent en place pour un deuxième passage l’hélico se met en attente à côté de l’église d’Auteuil et je me retrouve au-dessus de chez moi, puisque j’habitais à l’époque le quartier. Ma compagne était partie faire les courses et en rentrant à la maison le soir me dit : « J’ai vu un hélicoptère au-dessus du quartier avec un gars de chez toi les pieds dehors, j’espère que ce n’était pas toi » elle n’a jamais eu la réponse.
F-S : Comment se construit la confiance entre les membres de l’unité ?
B : Par les missions, pas quand c’est facile mais quand c’est dur. La confiance ne se décrète pas elle se construit avec le temps.
Le métier d’opérateur
Missions et réalités du terrain

F-S : À quoi ressemble le quotidien d’un opérateur BRI, en dehors des interventions médiatisées ?
B : Planques, filatures, entrainements tactiques, tirs arme de poing, arme d’épaules, travail de spécialités, assistance matinale pour les interpellations domiciliaires, assistances judiciaires des services de PJ, aucune semaine ne se ressemble.
On peut commencer une filature place de l’Opéra et finir deux jours après dans le tramway de Grenoble, vécu personnellement, et c’est cela que j’aimais par-dessus tout.
F-S : Quels types de missions avez-vous le plus souvent menées ?
B : Surveillances et filatures, c’est l’ADN de la BRI, c’est ce pourquoi elle a été créée. On l’oublie un peu aujourd’hui mais la BRI PP est l’ANTIGANG, la première unité de ce type qui a vu les autres éclore longtemps après, mes collègues et moi sommes les héritiers d’un savoir-faire initié par nos anciens.
F-S : Comment se prépare-t-on à une intervention à très haut risque ?
B : Tous les jours, même en vacances. Je m’explique : l’entrainement tactique, opérationnel, en tir, en spécialité s’effectue dans les entrainements mis en place dans le programme établi par le pool formation. L’entrainement physique est une démarche individuelle, pour ma part dès que je le pouvais je m’entrainais (vélo, course à pied, fitness). L’entrainement psychologique consiste à se conditionner à devoir affronter l’extrême. C’est pour cela que nous venons à la BRI personne d’autres ne viendra prendre notre place. L’ultime recours en matière d’intervention spécialisée de la Préfecture de Police c’est la BRI.
F-S : Que se passe-t-il dans la tête d’un opérateur juste avant de passer à l’action ?
B : Difficile de se mettre dans toutes les têtes d’une colonne d’assaut, pour ma part, être focus sur ce que je dois faire, on appartient à une mécanique complexe. C’est comme un moteur, si un piston casse le moteur s’arrête, et je ne voulais pas être ce piston.
F-S : Est-ce que la peur existe encore après plusieurs années au sein de l’unité ?
B : La peur peut revêtir différentes formes, elle peut être présente et se manifester en stress, mais elle ne doit pas être sidérante sinon il faut partir de l’unité.
F-S : Quelles sont les qualités humaines indispensables pour durer dans ce métier ?
B : Très bonne question. Ce que je disais souvent à la fin à mes jeunes collègues le plus dur n’est pas de venir, de commencer mais de durer. De persévérer chaque jour à rester performant et ne pas se relâcher. Donc je dirais persistant, résiliant, discipliné, rustique, discret, altruiste… et humble.

F-S : Comment se construit la confiance absolue entre équipiers, notamment lors des assauts ?
B : Le temps. Le temps construit la confiance, la confiance comme la cohésion ne se décrètent pas elle se construisent chaque jour, mais elle peut aussi se détruire immédiatement.
F-S : En intervention, jusqu’où l’initiative individuelle est-elle permise ?
B : Chacun à un rôle, une place, un cercle de responsabilité. Chaque policier de la BRI a un acquis, un bagage individuel qu’il doit mettre au service du collectif, c’est cela qui détermine la marge d’initiative. Une règle ne pas se mettre en danger et ne pas mettre le groupe en danger.
F-S : Comment gère-t-on l’imprévu, quand le scénario ne se déroule pas comme prévu ?
B : Plan A, Plan B, Plan C, je caricature, c’est un peu comme précédemment, chacun met au profit du collectif son bagage technique individuel, et une règle qui se vérifie à 90 pour cent, cela ne se passe jamais comme prévu. Donc il faut s’adapter sans prendre de risques inutiles et ne mettre personne en danger par une initiative maladroite ou inadaptées.
F-S : Le regard porté sur la violence change-t-il avec les années ?
B : Elle ne change pas, je n’aime pas et je n’ai jamais aimé la violence.
F-S : Est-ce que l’on peut « s’habituer » à intervenir dans des contextes extrêmes ?
B : S’habituer je ne sais pas mais s’y attendre oui.

F-S : Comment fait-on pour rester lucide quand tout va très vite ?
B : L’entrainement suivi de retour d’expérience d’opérations passées. L’acquisition de gestes réflexes que l’on doit restituer de façon machinale. Il faut toujours rester lucide, c’est ce que l’on nous demande et c’est pour cela que l’on nous accorde beaucoup de temps pour s’entrainer. Rester lucide quoi qu’il arrive.
F-S : Quelle est la place du chef d’équipe dans les moments critiques ?
B : Il est un chef d’Orchestre. Les gars savent ce qu’ils ont à faire. Le chef lui donne la mesure pour que tout se passe bien.
F-S : Y a-t-il des interventions moins médiatisées mais tout aussi marquantes ?
B : Oui plein. Des interpellations de bandits sur la voie publiques, des forcenés qui nous ont donné un peu de fil à tordre, chaque mission est importante, elles présentent toutes leur lors de difficultés, la médiatisation ce sont les médias et l’actualité qui la choisissent.
F-S : Quel est le pourcentage de missions de police judiciaire et d’interventions « en noir » ?
B : En 20 ans cela a beaucoup changé, à me débuts on était à 80 % en pj pour 20% en noir, mais à la fin nous étions à 50/50.
Hyper Cacher et Bataclan
Intervenir dans l’Histoire

F-S : Lors de l’intervention à l’Hyper Cacher, quelle était la principale difficulté opérationnelle ?
B : L’entrée dans le magasin la plus rapide possible pour libérer les otages et la coordination avec nos camarades du GIGN qui étaient engagés à Dammartin-en-Goele.
F-S : Dans ce type de situation, comment s’organise la prise de décision ?
B : C’est le Chef de la BRI qui prend la décision, mais ce jour-là, nous étions sous l’autorité du chef du RAID puisque la FIPN était déclenchée, et son adjoint comme le protocole le veut était le chef de la BRI.
F-S : Comment s’assurer de la sécurité des otages dans un environnement aussi confiné ?
B : Se mettre entre eux et le preneur d’otage, mais comme tout le monde a pu le voir cela ne s’est pas passé comme prévu. Le terroriste a été abattu alors qu’il se jetait sur les groupes composés du RAID et de la BRI. Ensuite les otages sont sortis et nous les avons mis derrière le blindé du service pour qu’ils profitent de sa protection balistique car nous craignions la présence de plusieurs terroristes et avions la connaissance de la présence d’explosifs dans le magasin.
F-S : Quelle pression représente le fait de savoir que chaque seconde peut coûter des vies ?
B : Il ne faut pas y penser, faire ce pourquoi nous sommes à la BRI, ce pourquoi nous avons été recrutés, ce pourquoi nous avons choisi de venir service en son sein, ce pourquoi nous nous entrainons. C’est tout.

F-S : Comment coordonne-t-on les différents services engagés sur ce type d’opération ?
B : C’est le rôle des chefs, patrons, préfets, ministres. Pour un opérateur cela ne change rien dans ce qu’il doit restituer pour faire la mission qui lui ai demandé.
F-S : Y a-t-il eu des ajustements tactiques en cours d’intervention ?
B : Comme sur toutes les interventions, rien ne se passe comme prévu. Il faut toujours s’adapter, constamment.
F-S : Comment l’unité a-t-elle vécu le fait d’intervenir après plusieurs jours d’attentats successifs ?
B : Nous étions la tête dans le guidon, un peu hors du temps, nous avons faits ce qui nous était demandé, on a réalisé l’ampleur, enfin pour moi lors du retour à la maison.

F-S : Que se passe-t-il immédiatement après l’assaut, sur le plan humain et professionnel ?
B : On est tous heureux d’avoir servi et sauvé des vies humaines. Donc accolades entre nous tous et je me souviens d’une image qui m’a marqué le regard ému presqu’au bord des larmes du directeur de la PJPP, monsieur Bernard Petit. Il nous regardait tous et je pense qu’il s’était préparé au pire notamment à des pertes chez nous. Cela n’a pas été le cas fort heureusement. Nous venions de terminer 3 jours de traque de trois terroristes, nous avions peu dormi, mangé à l’arrache quand nous avions le temps de nous alimenter. D’ailleurs les tests de sélection qui ont suivi ont tenté de reproduire cet engagement que nous avions rencontrés durant cette séquence.
F-S : Cette intervention a-t-elle changé votre manière d’aborder les missions suivantes ?
B : Oui, nous avions traqué les terroristes de Charlie en zone rurale, nous avons immédiatement réfléchi au travail en milieu ouvert alors que nous l’avions axé en milieu fermé, je parle de l’intervention bien sûr.
F-S : Que retenez-vous humainement de cette intervention ?
B : Avoir servi et sauver des vies avec mes camarades.
F-S : Quelques mois plus tard, le 13 novembre 2015, vous intervenez au Bataclan. Comment décririez-vous l’intensité de cette nuit ?
B : Mortifère.
F-S : En arrivant au Bataclan, aviez-vous conscience de l’ampleur de ce qui s’était déjà produit ?
B : Non pas du tout.
F-S : Comment se préparer mentalement à entrer dans un lieu où règnent le chaos et la mort ?
B : L’entrainement, le groupe, la brigade, les copains, les gens à aller sauver.
F-S : Quelles étaient les priorités absolues en pénétrant dans la salle ?
B : Trouver les terroristes.
F-S : Comment communiquer efficacement dans un environnement saturé de bruit, de stress et d’informations ?
B : Bizarrement tout était relativement calme. C’est ma perception.
F-S : Y a-t-il eu des moments de doute ou de confusion pendant l’intervention ?
B : Pour ma part j’étais en mission d’appui feu de mes camarades. Pas de doute, pas de confusion, ni pour moi ni pour eux, il faut sauver des vies coute que coute, même au péril de la nôtre.
F-S : Comment maintenir la cohésion de l’équipe dans un contexte aussi extrême ?
B : Il ne s’agit pas de la maintenir mais de la construire et de la consolider. Cette soirée nous a unit à jamais.
F-S : Qu’est-ce qui différencie une intervention terroriste d’une prise d’otages « classique » ?
B : Le terroriste a une portée idéologique, politique ou religieuse. Souvent exécutée par une cellule au profit d’un groupe, d’un proto état ou d’un état. La prise d’otages classique est souvent l’œuvre d’un désespéré, d’un déséquilibré, ou de malfaiteurs retranchés. Elles sont moins médiatiques à la portée moins politique aussi mais n’en demeure pas moins dangereuses. Certains profils de forcenés, notamment les anciens ayant eu un métier d’arme ou un loisir d’arme, ce que l’on appelle en négociation les vieux forcenés combattants, sont parmi les profils les plus dangereux.
F-S : Comment s’est déroulé le débriefing après cette nuit ?
B : Rapide, par le chef de service qui a tenu à nous préserver du cirque politique et médiatique que l’on avait connu à l’hyper cacher. On est rentré chez nous. Pour ma part, dès le lendemain, notre groupe a été engagé en milieu de matinée pour surveiller un véhicule utilisé par les terroristes à Montreuil jusque plus de minuit.
F-S : Avec le recul, cette intervention a-t-elle marqué un tournant dans votre carrière et dans la doctrine d’intervention ?
B : Plus que dans ma carrière, dans ma vie personnelle aussi. La BRI a doublé ses effectifs et elle est devenue ce qu’elle est aujourd’hui.

F-S : Que reste-t-il, aujourd’hui encore, de cette nuit du 13 novembre ?
B : La tristesse à l’évocation de ceux qui sont venus voir un concert pour un moment de fêtes et qui ne sont jamais rentrés chez eux.
F-S : En tant qu’opérateur, comment fait-on abstraction du chaos pour rester efficace ?
B : On reste focus sur notre bagage technique. Faire ce que l’on sait faire et rien d’autre.
F-S : Y a-t-il des images ou des moments qui restent gravés, malgré les années ?
B : Oui le portier, la première victime du Bataclan, il restera à jamais gravé dans ma mémoire et notre collègue blessé évacué.
F-S : Comment l’unité vit-elle l’après-intervention, une fois le silence retombé ?
B : Elle se reconditionne, pour intervenir à nouveau car nous ne savions pas si des répliques allaient arriver ou pas.

De l’assaut à la parole
Devenir négociateur

F-S : Pourquoi et comment êtes-vous devenu négociateur ?
B : Quelques semaines après mon arrivée à la BRI, le service était engagé sur l’enlèvement d’Ilan Halimi, et j’ai vu le travail des négociateurs avec la famille dans la gestion de cette affaire. Et cela m’a d’abord intrigué. J’entretenais de bons rapports avec le chef de la négociation de la BRI qui était aussi le chef du groupe 30 et quand j’ai senti le bon moment je me suis positionné pour accéder à la formation et en 2010 je suis parti au stage.
F-S : Quelles compétences différentes ce rôle exige-t-il par rapport à celui d’opérateur ?
B : Je vais schématiser mais je dirais troqué la tenue d’assaut pour l’écoute.
F-S : Comment se prépare-t-on à négocier avec un forcené ou un terroriste ?
B : La négociation de crise est une méthode basée sur des techniques. On se prépare à mettre en pratique ces techniques et à ranger son égo dans le coffre de la voiture de service.
F-S : Quels sont les objectifs prioritaires d’une négociation ?
B : Bizarrement ce n’est pas de faire sortir de suite le sujet, mais d’abord de renseigner sur la crise, car comme souvent les premières informations sont parcellaires et sujettes à caution. Nous devons obtenir le maximum d’information sur les personnes en cause, sur le profil du ou des auteurs, des victimes, des impliqués. Ce qui a déclenché la crise, et ces informations que nous avons besoin pour la négociation permettent aussi d’établir la typologie de la crise. Elles sont utiles pour le chef de service et les responsables tactiques. Car entre un forcené seul et une prise d’otage terroriste le dimensionnement du service est différent. Ensuite nous apportons une aide à la décision du chef de service. C’est lui qui décide entre la négociation et la phase tactique. Ensuite on stabilise la crise, et si possible on obtient la reddition du ou des auteurs. La négociation permet de résoudre beaucoup de situation. Comme un officier aimait à le dire nous étions les tueurs de métier, il disait cela en plaisantant.
F-S : Comment établit-on un lien avec quelqu’un capable de tuer ?
B : On l’écoute. C’est la clé de toute négociation, écouter, comprendre.
F-S : Avez-vous déjà senti qu’une négociation pouvait basculer à tout moment ?
B : Aucune négociation n’est acquise, aucune négociation n’est perdue d’avance. Elles peuvent toutes basculer à tout moment dans un sens comme dans l’autre. Nous ne sommes que 50 pour cent de la relation, l’autre partie c’est notre interlocuteur.
F-S : Comment gère-t-on psychologiquement l’accumulation d’interventions violentes ?
B : Pour moi, c’est simple, Vélo, course à pied, moto. Il faut savoir s’évader, couper.
F-S : Le soutien psychologique est-il suffisamment présent dans ce type d’unité ?
B : Il est celui proposé par l’administration et cela peut aussi être une démarche personnelle.
F-S : Est-ce un métier compatible avec une vie familiale ?
B : Je ne sais pas, j’ai réussi ma vie professionnelle, pour la vie familiale c’est un autre débat pour ma part.
F-S : Y a-t-il un prix personnel à payer pour servir à ce niveau d’engagement ?
B : Oui il y a un prix mais il en vaut la peine. Comme je le dis à mes jeunes collègues la BRI est exigeante. Elle prend beaucoup de place dans nos vies et il faut savoir faire des sacrifices. Certains en arrivant ne s’en rendent pas compte et hélas ne restent pas longtemps. Il y a une forme de sacerdoce à servir mais c’est le prix de l’exigence qu’elle réclame. J’ai fait ce choix, je ne le regrette pas. Quelques personnes qui ont partagé ma vie ne doivent pas avoir le même avis que moi mais c’est ainsi.
F-S : Avec le recul, referiez-vous les mêmes choix ?
B : Avec le recul, si je pouvais revivre ces 20 années je signe de suite.
Le 24 octobre 2024, la Préfecture de police de Paris a célébré les 60 ans de la Brigade de Recherche et d’Intervention. Présidée par le préfet Laurent Nuñez, cette cérémonie a rendu hommage à cette unité d’élite pour son rôle majeur dans la lutte contre le grand banditisme et le terrorisme.


Formation continue et échanges interservices
F-S : Une fois intégré à la BRI, la formation s’arrête-t-elle vraiment un jour ?
B : Elle ne s’arrête et ne dois jamais s’arrêter. Rien n’est jamais définitivement acquis.
69- À quelle fréquence les opérateurs s’entraînent-ils, et sous quelles formes ?
En dehors des missions de PJ ou des interventions je dirais presque tous les jours. Certaines missions sont abordées comme des entrainements car nous aimons débriefer ce que nous faisons.
F-S : De quels services viennent les candidats ?
B : Beaucoup de BAC, mais aussi de la DGSI, quelques CRS, des BRI de la DNPJ aussi, et de la PJ PP, un peu de tous les services. Très peu de la BAC 75 N, chose que je n’ai jamais compris.
F-S : Combien de temps dure la sélection et à quoi les policiers vont-ils être confrontés ?
B : La sélection s’étale entre la rédaction du rapport du candidat et son éventuelle intégration sur un peu plu d’un an. Et ils seront confrontés essentiellement à eux-mêmes et leurs compétences professionnelles.
F-S : Comment se clôture les sélections ?
B : Quand j’ai participé aux sélections, j’aimais clôturer en félicitant tous les candidats car terminer la semaine de sélection est un beau challenge. Malheureusement peu sont élus, mais j’ai toujours été admiratif de voir les collègues se défoncer physiquement et mentalement pour rejoindre nos rangs.
Je sais que je pouvais être exigeant, et je n’étais pas le seul, avec les candidats, mais j’ai essayé d’être objectifs, juste et humain. Ce que je n’aimais pas c’est quand un candidat devait partir sur un bobo physique, entorse, tendinite. Je trouvais cela injuste mais c’est la dure loi des sélections.
F-S : Une fois sélectionnés, les nouveaux effectifs vont apprendre leur nouveau métier. Combien de temps dure cette formation et qu’apprennent-ils ?
B : Ils apprennent la filature telle que pratiquée à la BRI, ensuite l’intervention spécialisée dans les unités d’intervention spécialisée de niveau 3, et le maniement et la maitrise de toutes les armes en dotation au service, les techniques d’intervention en hauteur. La formation dure un peu plus de 3 mois, mais attention elle permet juste l’intégration d’un groupe opérationnel. Le collègue ne fera que débuter sa formation qui se poursuivra tout au long de sa carrière au sein de la BRI.
F-S : Comment maintient-on un niveau d’exigence maximal sur la durée, parfois pendant des décennies ?
B : Par conscience professionnelle et de rester à la hauteur de la confiance que l’on vous accorde pour servir au sein de la BRI.
F-S : Les retours d’expérience après intervention influencent-ils directement les entraînements ?
B : La plupart des entrainements sont issus des retours d’expérience des interventions. C’est comme cela que l’on progresse que l’on avance.
F-S : Comment la BRI adapte-t-elle sa formation à l’évolution des menaces terroristes et criminelles ?
B : Elle observe, se renseigne et essaie d’anticiper les menaces.

F-S : Quelle place occupent les simulations grandeur nature dans la préparation opérationnelle ?
B : Elle essaie de s’y approcher lors d’exercice de simulation tentant de reproduire le plus possible un scénario probable ou déjà vécu.
F-S : Est-ce que les négociateurs suivent un parcours de formation continue spécifique ?
B : Les négociateurs se forment en continue, déjà de façon personnelle, en se documentant. Les négociateurs de la BRI et du RAID entretiennent une proximité afin de partager leur expérience commune. Déjà la formation est commune. Les négociateurs de la BRI et du RAID sont formés ensemble dans les locaux du RAID par une formation très pertinente montée par la RAID. C’est le RAID qui a professionnalisé la négociation à la fin des années 90 début 2000. Régulièrement nous avons des intervenants extérieurs qui nous apportent leur expertise sur des thématiques choisis. Nous en retenons ce qui nous intéresse et nous mettons à profit ces acquis afin de perfectionner nos techniques.
F-S : Comment s’entretiennent les automatismes, notamment en situation de stress extrême ?
B : L’entrainement, la condition physique, et surtout apprendre à se connaitre. Savoir quand on est fatigué et qu’il faut relâcher un peu.
F-S : Y a-t-il des évaluations régulières, formelles ou informelles, des opérateurs ?
B : Oui régulièrement, et si vous déconnez vos pairs ne manqueront pas de vous le rappeler.
F-S : Quels liens la BRI entretient-elle avec les autres unités d’élite françaises (RAID, GIGN, etc.) ?
B : Avec le RAID il y a eu des tensions, mais ce sont des tensions de chef, nous nous connaissons, et reconnaissons la valeur de nos unités respectives. Avec le GIGN nous nous croisons plu rarement, mais les rapports étaient cordiaux et respectueux. Le profil d’un operateur de la BRI se rapproche plus du GIGN car ils sont beaucoup engagés sur des missions de surveillance et filature, ce qui est moins le cas du RAID. Mais chacun sert sa maison en respectant les autres. Si rivalités il devait y avoir cela tient plutôt de la saine émulation entre services. Tout le monde sait pourquoi il est dans son unité respective et chacun veut servir au mieux.

F-S : Ces échanges sont-ils réguliers ou liés à des contextes particuliers ?
B : Avec la négociation c’est régulier, après tout dépend des contextes. Les JO ont amené les 3 unités à travailler de concert comme en janvier 2015. Tout est questions de chefs d’unité.
F-S : Que vous apportent concrètement ces entraînements interservices ?
B : L’interopérabilité, c’est primordial de savoir travailler ensemble, ce n’est pas le jours J qu’il faut apprendre à se connaitre.
F-S : Existe-t-il des différences notables de culture, de méthodes ou de doctrine entre unités ?
B : Oui, la BRI PP est une unité de Police Judiciaire, c’est la première BRI créée, et la première unité d’intervention spécialisée, ce que beaucoup oublient, elle est unique dans sont mode de fonctionnement. Tous les policiers de la BRI sont des spécialistes de la surveillance et de la filature. Ils sont aussi des spécialistes de l’intervention spécialisée. Comme je le dis à Lyon, Marseille, Lille et ailleurs il y a une Antenne du RAID et une BRI de la DNPJ mais pas à Paris, la BRI de la Préfecture de Police fait tout à la fois. Le RAID que ce soit l’échelon central ou ses antennes et surtout axé sur l’intervention spécialisée et la protection rapprochée des représentations diplomatiques à l’étranger notamment. Chaque maison a sa culture, ses doctrines, mais toutes sont là pour être le dernière recours de leur institutions respectives.
F-S : Comment se construit la confiance entre services amenés à intervenir ensemble ?
B : Le respect, les entrainements, je crois que la confiance existe car le RAID, le GIGN sont des unités aux compétence extrêmes, composées d’un personnel aux compétences extrêmes, nous sommes faits du même bois si je peux me permettre cette expression.
F-S : Les retours d’expérience internationaux ont-ils influencé certaines pratiques ?
B : Oui bien sûr, cela a permet d’anticiper ce qui peut arriver chez nous.
F-S : Avez-vous participé à des échanges ou formations avec des unités étrangères ?
B : Oui personnellement je suis allé en mission au Yémen, Burundi, Maroc, Liban, Vénézuéla, Mexique, Allemagne.
F-S : Que peut-on apprendre des autres services que l’on ne peut pas acquérir en interne ?
B : Cela ouvre l’esprit, car on peut vite rester fermer sur soi-même et il est important de regarder ce qu’il se pratique ailleurs.
F-S : Dans les grandes crises, comment s’articule la complémentarité entre les unités ?
B : C’est surtout une question de Poste de Commandement et cela concerne surtout les chefs, c’est à eux que revient d’articuler la complémentarité.
Transmission, regard sur la police et message final
F-S : Quel regard portez-vous aujourd’hui sur l’évolution des menaces et du métier ?
B : Les menaces sont multiples et multiformes, l’actualité internationale nous le démontre chaque jour.
F-S : Que diriez-vous à un jeune policier qui rêve d’intégrer la BRI ?
B : Vas-y fonce, que risques tu ? rien sinon de réussir et de vivre une belle aventure personnelle et collective.
F-S : Qu’aimeriez-vous que le grand public comprenne mieux du travail de ces unités ?
B : L’engagement personnel de ses opérateurs, car souvent on a les chefs qui parlent car ils sont les porte-parole, mais ils ne vivent pas les mêmes choses que nous les opérateurs. Ils restent moins longtemps que la plupart des policiers qui composent les groupes opérationnels et la section d’appui opérationnel dont la BRI ne peut se passer. Ce qui est souvent occulter c’est le dévouement pour les missions, et parfois un manque de reconnaissance de l’institution. Après c’est ainsi, mais attention, j’ai connu des chefs de service qui ont tout fait pour leur boutique et qui l’ont défendu bec et ongles et qui ont rétabli certaines injustices.
F-S : Après tout ce parcours, comment aimeriez-vous que l’on résume votre engagement ?
B : J’ai été un topaze, et je le resterai jusqu’à mon dernier souffle.
F-S : Et enfin, qu’est-ce qui vous fait encore tenir, malgré tout ?
B : Je suis retraité depuis 2 mois, j’ai tenu car j’ai aimé mon métier, j’ai embrassé pleinement ce que je devais faire et je pense que j’étais fait pour cela. J’ai accompli ma mission de service au sein de la Brigade de Recherche d’Intervention de la Préfecture de Police et plus précisément au groupe 20. J’ai tenu grâce à mes camarades. Ce fut l’aventure de ma vie, aujourd’hui j’aspire à prendre soin de mes proches, à voyager. A être la meilleure personne possible.
Lors d’une cérémonie empreinte d’émotion et de solennité, Brice, alors major à la BRI PP, a été décoré de la Légion d’honneur par le président Emmanuel Macron pour son engagement exemplaire lors des attentats terroristes du 13 novembre 2015.
Cette distinction prestigieuse est venue saluer son courage, son sang-froid et son dévouement au service de la protection des citoyens dans l’une des périodes les plus marquantes de l’histoire récente de la France.
Aux côtés de ses collègues de la Brigade de Recherche et d’Intervention de la Préfecture de Police, Brice a incarné l’engagement sans faille des forces d’élite face à la menace terroriste.
Cette décoration représente non seulement une reconnaissance personnelle, mais aussi un hommage à l’ensemble des policiers mobilisés cette nuit-là.
Revoir la cérémonie complète :
