« Stoïcisme, amour du risque… Des policiers ont en charge la sécurité des personnalités menacées. Rencontre avec les flics qui veillent sur les salariés de «Charlie Hebdo», actuellement hébergés dans les locaux de «Libération».

Assis en rang d’oignon, visages fermés et pistolet à la ceinture : les gardes du corps des journalistes et dessinateurs de Charlie Hebdo ont l’air de s’ennuyer ferme quand la «personnalité» qu’ils protègent est au travail. Qu’ils soient deux, quatre ou plus d’une dizaine – lorsque la salle de rédaction du journal satirique est pleine -, ils attendent à la porte, pas bavards. «Si on vous parle, on va devoir vous tuer», commence ironiquement l’un d’eux quand, intrigué par le quotidien de ces policiers du Service de la protection (SDLP), on tente une approche. Une fois l’entrée en matière james-bondesque passée, Laurent (1) reconnaît sans détour que malgré l’image fantasmée qu’inspire son métier, le quotidien est souvent bien loin d’un film d’action. «Il y a une partie d’attente», admet le quadragénaire pas très grand à l’allure de père de famille. A côté de lui, Pascal renchérit : «On n’en déchire pas tous les jours, des agresseurs. C’est rare.» Lui qui a rejoint le SDLP récemment n’a jamais eu à intervenir. Difficile de deviner que les deux hommes sont capables de réagir en «moins d’une seconde» en cas d’agression.

Comme les 750 autres fonctionnaires du SDLP – anciennement «Service de protection des hautes personnalités» -, ils ont dû passer des tests physiques, psychologiques et des épreuves de tir de haut niveau pour pouvoir intégrer l’équipe. Louis, croisé le lendemain, évoque la particularité de son service : «Contrairement aux autres policiers, nous, on est le gibier plutôt que les chasseurs. On subit les attaques. Notre métier est de prévoir l’imprévisible.»
 

«Intensément». Carrure impressionnante et regard très mobile, Louis a déjà une longue carrière dans la police. Refusant de trop se livrer – il passe rapidement sur ses expériences de conflits à l’étranger -, il semble être très respecté de ses collègues. «Vous, si vous faites une erreur, vous gommez. Nous, il y a mort d’homme. C’est pourquoi le SDLP recrute des gens qui ont besoin de vivre intensément, de vivre dangereusement. Un peu comme le gangster, qui sait qu’un jour ou l’autre, il finira peut-être par se prendre une balle», dit-il avec calme. La méthode de Louis pour bien faire son métier consiste à «fermer son cerveau pour ne pas laisser entrer une émotion et être en mesure d’agir méthodiquement». Avant Franck Brinsolaro, tué par les frères Kouachi le 7 janvier alors qu’il assurait la protection de Charb, jamais aucun membre du service créé voilà plus de quatre-vingts ans n’avait trouvé la mort dans l’exercice de ses fonctions. Laurent l’explique par le fait que leur unique préoccupation est «la maîtrise du risque».
Habillés en civil, les officiers de sécurité sont aussi «moins visibles que les autres policiers». «Il est très facile de se prendre un coup mortel en intervenant sur quelque chose d’aussi commun qu’un différend conjugal», relativise-t-il en parlant de son métier de flic ange gardien. «C’est plus dangereux dans le 9-3», pense Pascal. La majorité des missions du service sont protocolaires (protection du chef de l’Etat, des ministres ou de dignitaires étrangers en visite en France), mais depuis les attentats, les fonctionnaires doivent aussi protéger de plus en plus de personnalités du monde médiatique. Laurent a suivi Eric Zemmour pendant quelque temps avant de se retrouver auprès d’un membre de l’équipe de Charlie Hebdo.«Ici, à Libération [où se trouve provisoirement la rédaction de l’hebdomadaire, ndlr], on peut se permettre d’avoir une attention moins soutenue que dans la rue, car les entrées dans l’immeuble sont contrôlées [plusieurs policiers en tenue et armés veillent en permanence sur le bâtiment]», explique-t-il.

«Invisible». Du matin au soir, il partage le quotidien d’une personne menacée dont il «sait toute la vie».«On peut être amené à aller à la maternité comme au cimetière, en passant par les vacances au ski et les sorties au restaurant», détaille-t-il. Pour autant, il assure réussir à garder une distance : «On ne s’immisce pas dans leur vie privée. On essaie de se rendre invisible.» Sa technique ? «Faire abstraction : je n’écoute pas vraiment ce que la personne dit. Je m’entraîne avec ma belle-mère.» Même apparence d’indifférence chez Eric, laconique : «Il parle pas, on parle pas. Il pose une question, on répond.» Tandis que son voisin tourne machinalement les pages d’un magazine, Eric pianote sur son smartphone, puis relève la tête : «Les Rafale ont commencé à bombarder Daech. Ça va pas nous arranger, ça.» Laurent acquiesce : «Il y a des cellules terroristes dormantes en France.»

Malgré la nécessité de garder une distance émotionnelle avec leur «personnalité», les membres du SDLP (parmi lesquels se trouvent quelques femmes) s’accordent à dire que la «cohésion» est importante. Frédéric, en doudoune sans manches, avoue que «les personnalités antipathiques, on a moins envie de prendre une balle à leur place». Laurent, de son côté, ne peut pas s’empêcher d’être dans l’empathie avec les Charlie. «Je crois que ça ne va pas très fort, cette semaine», dit-il à voix basse, avant d’ajouter : «On les voit comme ça, mais je serais curieux de savoir comment ils s’endorment le soir.»

A l’heure de la sieste, ce mercredi-là, il est plongé dans la lecture du nouveau numéro du journal satirique, qu’il commente avec Pascal, sourire aux lèvres («énorme !»). Derrière la porte vitrée de la salle de rédaction, Lila, le cocker d’Eric Portheault devenu mascotte du journal, les observe. La scène est cocasse. Laurent profite qu’Eric quitte la pièce pour lui demander de dédicacer la couverture verte du «numéro des survivants», qu’il sort de son sac. Un peu plus tard, Gérard Biard et Coco se prêtent au jeu. L’officier de sécurité ne lisait pas particulièrement Charlie avant le 7 janvier, mais «celui-là, il est collector», dit-il. Paroles de spécialistes de la sécurité rapprochée : les gens de l’hebdomadaire sont tous «sympas»,«très ouverts» et «détendus».

«Gauche gauche». Les agents du SDLP changent généralement de mission une fois par semaine. «Je les ai quasiment tous faits, les Charlie», affirme Frédéric. Ce jour-là, avec son collègue – ils sont toujours au moins deux par personnalité, dont un qui conduit la voiture -, ils sont chargés de la protection d’une des collaboratrices du journal. Après avoir réglé les détails de son emploi du temps avec Frédéric, la jeune femme propose aux fonctionnaires de «monter prendre une bière !» après son dernier rendez-vous.

Une bonne entente entre policiers et journalistes que Frédéric n’aurait pas pu imaginer il y a deux mois encore : «Charlie et Libé, c’est gauche gauche», dit-il, un peu gêné, comme s’il avait peur de vexer. «C’est un peu incompatible avec la police. Ici, on a nos flingues apparents dans un endroit où on défend plutôt la non-violence… Mais après le 7 janvier, le côté humain a pris le dessus», constate-t-il, satisfait. Sa radio grésille, crache un mystérieux numéro puis «départ Libération en direction d’Europe 1». Elle le relie à tous ses collègues, et permet d’«être au courant s’il y a une merde, comme un attentat dans Paris». Un peu plus tard, Eric, coiffé en brosse, ne se fait pas prier pour dire franchement ce qu’il pense des journalistes : «Des beaux casse-couilles !»

Les membres du SDLP – qui peuvent être de simples gardiens de la paix comme des hauts gradés – entretiennent d’habitude un rapport de forces avec les médias. Lors des sorties ministérielles, leur rôle est souvent de maintenir les caméras et les micros à l’écart du politique qu’ils protègent. Louis, le sage de la bande, pense spontanément – et de manière assez inattendue – au «préjudice moral des hommes politiques traînés dans la boue» par les journalistes, qu’il divise en deux catégories : «Ceux qui déforment parfois la vérité», et «les grands reporters», qu’il admire. La perspective d’être «pris en otage ou tué pour donner une information» titille visiblement sa fibre d’aventurier. Convaincu, il déclare : «Si j’étais journaleux, je serais reporter de guerre.»

(1) Les prénoms ont été modifiés. »

Source : Libération – article écrit le 23 mars 2015 par Elise Godeau


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